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"Faut pas croire tout ce qu'on voit sur le web" – Einstein

Tracer une ligne entre science et pseudoscience

Récemment, nous avions vu ici, les stratégies permettant de distinguer ce qui relève de la science de ce qui y ressemble mais n’en est pas. Il faut noter que bon nombre de scientifiques (et de gens qui ne le sont pas mais raisonnablement versés dans le domaine) estiment que ça n’est pas une distinction difficile à faire – que l’astrologie, les thérapies dites alternatives, la PNL et les autres « machins » habituels sont du mauvais coté de la ligne franche traçant une démarcation entre ce qui est de la science et ce qui n’en est pas, une ligne que (à ce que les scientifiques ont l’air de penser) Karl Popper a tracé il y a des années et qui marque les frontières de la Science.

Alors qu’on peut penser qu’une part importante de la « non-science » est si loin de ladite frontière que l’on est en droit de la stigmatiser en s’en moquant, il faut cependant constater qu’une fois sur la bordure, les choses ne sont pas si claire.

Mais avant d’en venir à comment la vraie science (et la vraie non-science) pourrait s’éloigner de la vision de Mr Popper, il est important de regarder plus précisément la distinction qu’il essaye de faire.

Un partie charnière du travail de Karl Popper est de déterminer comment dessiner la ligne séparant science et pseudoscience. En effet, il aurait pu concevoir son travail comme étant l’examen du clivage entre science et non-science (un terme moins offensant que pseudoscience). Pourquoi rédiger le projet ainsi ? En partie, on peut le supposer, parce qu’il voulait comparer la science à « ce qui ressemble à de la science mais en fait n’en est pas » (donc la pseudoscience) pour pouvoir précisément mettre en lumière ce qui manque à la seconde. Il ne suppose pas qu’il faille juger la pseudoscience comme complètement inutile, inintéressante ou fausse : c’est simplement « autre chose que de la science ».

Bien sûr, Popper ne se serait pas échiné à essayer de lister ce qui sépare la science de sa fausse jumelle si il n’avait pas en tête qu’il y a quelque-chose de spécial du coté de la science. Il semblait attaché à l’idée que la méthodologie scientifique est bien adaptée – et peut-être même uniquement conçue – pour obtenir des connaissances fiables et éviter les fausses croyances. Et si l’on admet que que la science a ce genre de pouvoir, un des problèmes qui apparaît avec les pseudosciences est qu’elles obtiennent une aura de crédibilité imméritée en se parant des apparences de la science.

La principale différence que Popper identifie entre science et pseudoscience est une différence d’attitude : alors qu’une pseudoscience est configurée pour chercher des preuves qui confortent ses affirmations, Popper déclare qu’une science l’est pour les contester et chercher des preuves allant contre elles. En d’autres mots, les pseudosciences cherchent des confirmations et les sciences des réfutations.

Popper identifie la même différence existe entre les formes des affirmations : les affirmations scientifiques sont réfutables, c’est à dire que ce sont des affirmations pour lesquelles on peut concevoir des expériences dont les résultats observables seraient incompatibles avec elles ; tandis que les pseudosciences sont compatibles avec n’importe quel résultat. Ce que cela veut dire est qu’il est possible d’imaginer un test qui démontre qu’une affirmation scientifique est fausse mais que ce n’est pas le cas pour les pseudosciences. Les sciences sont testables, les pseudosciences non.

Donc, Popper a cette image de la démarche scientifique qui implique de prendre des risques : celui qui va énoncer une hypothèse nouvelle doit ensuite rassembler toutes les preuves dont il pense qu’elles puissent aller contre l’hypothèse. Si elle résiste à toutes les tentatives de réfutation, alors l’hypothèse est validée temporairement. Mais il faut conserver cette discipline stricte et continuer à chercher des preuves pouvant réfuter l’hypothèse. Si on décide de ne plus en chercher, en décidant par exemple, que puisqu’elle a résisté à toutes les tentatives de réfutation alors l’hypothèse doit être vraie, alors on entre dans le champ des pseudosciences.

Cela constitue le point central de la façon dont Popper présente ce que nous pouvons savoir. Il est possible de trouver des preuves qui réfutent définitivement une affirmation mais cela induit un problème : il est alors impossible d’en trouver qui la valident avec une absolue certitude. Donc les scientifiques doivent réaliser que leurs meilleures hypothèses et théories ne seront jamais que provisoires car certains résultats futurs pourraient démontrer leur inexactitude pendant que les pseudoscientifiques sont aussi surs qu’on peut l’être que leurs théories ont été définitivement validées. (Alors que ce n’est évidemment pas le cas, voir plus haut).

Alors, pourquoi cette distinction a t elle de l’importance ? Comme Popper le fait remarquer, cette différence ne porte pas sur le fait (supposé) que les sciences aient toujours raison ou les pseudosciences toujours tort. Ce qui est compte est la détermination de quelle approche donne la meilleure justification logique d’une affirmation scientifique. Une pseudoscience peut donner l’impression d’avoir pu dessiner une image correcte de comment le monde fonctionne, mais cette impression peut parfaitement être erronée. Si l’image qu’un scientifique donne du monde est fausse, la méthodologie scientifique apporte de bonnes chance pour que cette image soit mise à mal. En effet, les résultats expérimentaux produiront des données incompatibles avec elle, et mèneront à une image différente.

Quelques détails sont importants ici , le premier est la distinction entre une affirmation réfutable et une affirmation réfutée. Popper nous dit que les affirmations scientifiques sont réfutables et que celles des pseudosciences ne le sont pas. Une affirmation qui a été réfutée (dont on a démontré qu’elle est fausse) est manifestement une affirmation réfutable. Une fois ceci fait, Popper déclare que la bonne chose à faire est de la laisser tomber et de passer à une autre affirmation réfutable.
Cependant, ce n’est pas comme si l’affirmation n’avait jamais fait partie du domaine des sciences. Par exemple, le fait que les planète voyagent sur des orbites circulaires n’était pas une supposition intrinsèquement non scientifique. Effectivement, puisque cette hypothèse pouvait être invalidée par des observations, elle entrait parfaitement dans le champs des objets avec lesquels les scientifiques peuvent (doivent) travailler. Mais une fois que les observations ont montré que cette idée décrivait mal la réalité, les scientifiques ne s’en sont plus servi et l’on remplacée par une autre, tout aussi réfutable (des orbites elliptiques ndt).

Ce détail est important : Popper ne dit pas que la science ne fait jamais de fausses affirmations. Son idée est que l’attitude scientifique doit tendre à les repérer et les éliminer – ce qui ne se passe pas dans les pseudosciences.

Un autre point sur la réfutabilité : le fait que de nombreuses tentatives de réfutation aient échoué ne veut pas dire que l’affirmation est irréfutable. Pas plus que le fait qu’une affirmation soit correct la rende irréfutable. L’important est que l’on puisse faire des observations qui la réfuteraient, c’est à dire imaginer des données tangibles qui soient incompatibles avec elle. Par exemple, l’affirmation que Mars tourne autour du Soleil en suivant une orbite elliptique pourrait être réfuté par l’observation de Mars se déplaçant sur une orbite d’une forme pas du tout elliptique.

Un autre détail important est l »emploi du mot « théorie » par les scientifiques. Une théorie est simplement une explication (ou une description) d’un système ou d’un morceau du monde.
Typiquement, une théorie va contenir un certain nombre d’hypothèses à propos du nombre d’entités composant ce système et de comment elles se comportent. Les comportement hypothétiques sont parfois appelé les « lois » gouvernant ce système. La chose importante à noter est que ces théories peuvent être très spéculatives ou extrêmement bien testées – quoi qu’il en soit, elles restent des théories.

Certains disent que passé un certain seuil, une théorie devient un fait, une vérité ou « quelque chose d’un peu plus qu’une théorie ». C’est une déclaration illusoire. A moins que Popper se trompe complètement sur le fait que l’acceptation scientifique d’une théorie est toujours provisoire (et c’est l’un des aspects du travail de Popper que les scientifiques approuvent sans réserve), alors même la théorie supportée par les meilleures preuves qui soient reste une théorie.

En effet, même si une théorie se révèle être complètement vraie, elle ne reste qu’une théorie. Pourquoi ? Parce qu’il est impossible de savoir si de futures données ne seront pas en mesure de la réfuter. En d’autres mots, en se basant uniquement sur les preuves, il est impossible d’être à 100% sûr que la théorie est vraie.

Par exemple, rejeter la théorie de Darwin car ce ne serait « qu’une théorie », comme si cela devenait un argument contre elle, relève d’une profonde incompréhension de ce qu’est la science. Bien sûr, l y a des incertitudes, il y en a avec toutes les théories scientifiques. Bien sûr, certaines affirmations que fait la théorie pourront se révéler être fausses, mais le fait qu’il puisse exister des preuves démontrant que cette théorie est fausse est à mettre au crédit de la méthode, pas un signe que la théorie est antiscientifique.

Par contraste, le créationnisme et le Dessein Intelligent n’offrent pas d’affirmations réfutables ; c’est du moins ce que beaucoup de gens pensent – Larry Laudan le conteste mais donne d’autres raisons montrant que ces théories n’entrent pas dans le cadre de la science.

On ne peut pas imaginer d’expérience ou d’observation qui permettent de démontrer que ces théories sont fausses. Partant de là, ces théories ne sont pas de la science.

Bien sûr, leurs partisans ont de nombreuses preuves allant dans leur sens, mais ils ne font aucun effort sérieux pour tenter de trouver des preuves qui aillent contre. Leur acceptation de ces théories n’est pas basée sur le nombre de preuves montrant que la théorie est juste, ni même fonction du fait qu’elles aient résisté à de nombreuses tentatives de les réfuter. Au lieu de ça, ils se reposent sur la foi.

Rien de tout cela n’implique que la théorie de Darwin soit nécessairement vraie ou le créationnisme obligatoirement faux. Mais cela signifie (dans la vision popérienne que la plupart des scientifiques approuvent) que la théorie darwinienne est scientifique et que le créationnisme ne l’est pas.

Traduit de : http://blogs.scientificamerican.com/doing-good-science/drawing-the-line-between-science-and-pseudo-science/

NDT : En version courte, la philosophie que Popper met en place est actuellement largement acceptée (et parfois nuancée) au sein de la communauté scientifique.

Elle stipule que pour faire entrer une idée dans le domaine des sciences, cette idée doit proposer des exemples de résultats observables qui seraient incompatibles avec elle.

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2 commentaires sur “Tracer une ligne entre science et pseudoscience

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Cette entrée a été publiée le 15 mai 2015 par dans Confirmé, et est taguée , , , .
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