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"Faut pas croire tout ce qu'on voit sur le web" – Einstein

Le pluriel « d’anecdote » n’est pas « données »

Les données sont utiles, elles sont constituées soit de l’ensemble des cas pertinents, ou d’échantillons représentatifs des cas connus. Les conclusions tirées de données correctement acquises mènent à des avancées scientifiques. Les données sont par essence scientifiques, mais elles sont malheureusement arides et ont tendance à être ennuyeuses et elles nous touchent donc rarement.

Les anecdotes sont des histoires et les humains ont certainement commencé à raconter des histoires en même temps qu’ils ont commencé à parler. La capacité à raconter des histoires a probablement aidé à augmenter considérablement les chances de survie des premiers groupes qui l’ont acquise. Nos cerveaux semblent configuré pour gérer des groupes relativement petits, composés de 150 individus ou moins. Le langage et les récits ont joué un rôle important dans le maintien de la cohésion du groupe : une tribu où chaque membres pouvait partager sa propre expérience de localisation de ressources ou de dangers devait pouvoir survivre bien plus facilement. On suppose même que les histoires que sont les commérages aient pu donner naissance à des avantages compétitifs importants.

On aime un bon raconteur d’histoire car nos ancêtres nous ont transmis ce trait qui était pour eux un talent nécessaire. Pour nous, il est donc littéralement naturel d’être ému par une bonne histoire.

On peut tromper 1000 personnes 1000 fois (avec une jolie) histoire

Les problèmes de nos sociétés ne sont plus limitées à de petits groupes de 150 personnes ou moins et ceux auxquels la science médicale s’attaque sont souvent diffus. leurs effets ne peuvent être dévoilés qu’en examinant de très grands nombres de cas. Par exemple, les bénéfices du contrôle de la pression sanguine ou du taux de cholestérol ne deviennent apparent que lorsqu’on compare des groupes de centaines de personnes.

Cela signifie qu’un médecin peut avoir à suivre énormément de gens avant de prévenir une seule tragédie (cf « Nombre nécessaire de cas à traiter » sur la page Statistiques et risques). Lors d’une vaste méta-analyse portant sur les statines utilisées comme médicament pour le cholestérol, on a pu montrer qu’il fallait traiter 27 personnes à risques pour prévenir un seul accident cardiaque. Pour un docteur qui voit une centaine de patients par semaine, réaliser cela peut aider à prévenir de nombreux décès.

Mais cela ne sera évident qu’une fois que l’on aura compris les données. le problème avec la prévention est que quand elle est bien faite, rien de notable ne survient.

La même étude a montré que la même thérapie causait des effets secondaires graves chez un patient sur 197. « Traiter 1000 personnes avec des statines prévient 37 accidents cardiovasculaires et on observera des effets secondaires inhabituels chez 5 » et ces derniers sont en majorité bénins, comme des douleurs musculaires temporaires. Les réactions secondaires sévères – telles que des lésions musculaires – sont infiniment plus rares.

De fait, le nombre requis pour observer un cas sérieux lié aux enzymes musculaire était de 3400, pour la destruction complète d’un muscle, c’était 7428 patients.

Donc, il suffisait de faire suivre 27 personnes à risques pour prévenir un accident cardiaque sérieux mais il fallait donner les statines à plus de 7000 pour endommager les muscles d’un seul.

Maintenant, prenez un patient, appelons-le « Gérard Alarmiste » qui est placé sous statines, il a entendu à la télé que les statines pouvaient induire des dommages musculaires et il rechigne donc à prendre ses médicaments même si son taux de cholestérol est très élevé et qu’il a de forts chance d’avoir une attaque.

Après deux semaines de traitements, il a plus mal au dos qu’avant et remarque que sa jambe lui fait mal lorsqu’il force dessus. Si l’on s’en tient aux statistiques, il y a une chance sur 200 pour que l’augmentation ressentie de la douleur soit due au médicament, mais le journaliste de la téé était plutôt convaincant donc Gérard arrête son traitement. Lors des réunions de famille, il raconte à quel point cette molécule était difficile à supporter : « Plus jamais je ne prendrais de ces trucs ». Sa famille a un lien émotionnel fort avec lui et se crée donc un lien identique avec ce récit.

Étant membre d’une même famille, ils seront sans doute sujets aux même risques de santé, et un docteur leur prescrira vraisemblablement un jour le même médicament. Il est alors très improbable que les données arides de ce docteur puisse rivaliser avec les récits de Gérard (cf l’heuristique de la validité).

C’est quelque-chose que les médecins doivent comprendre, ils comprennent les nombres mais doivent aussi comprendre leurs patients.

Une médecine basée sur l’expérience

Il y a eu énormément de traitements proposés qui se sont en fait avérés inefficaces. Par exemple, la chirurgie arthroscopique de l’arthrose du genou a été pratiquée pendant des décennies, et il semblait plausible que ça marche.

Les docteurs qui réalisaient l’intervention avaient des retours positifs de la part de leurs patients, souvent bien suffisants pour renforcer leur croyance dans l’efficacité de la technique. Ils entendaient des anecdotes venues de patients qui semblaient avoir moins mal depuis leur opération.

Cependant, les données d’essais contrôlés randomisés comparant chirurgies factice (NDT : sham surgery : on fait croire au patient qu’il a été opéré) et réelle n’ont montré aucune différence entre les groupes. En d’autres mots : ça ne marche pas.

Est ce que ça veut dire que les chirurgiens spécialistes de cette opérations ont arrêté de la pratiquer ? Non. Même si les données sont établies, des efforts sont faits pour venir au secours de la théorie réfutée.

De même, des anti-dépresseurs sont souvent prescrits à des patients stressés qui semblent légèrement déprimés. Des essais contrôlés avec placebos ont pourtant réfuté l’idée que ces médicaments fassent le moindre bien pour ces patients, et cependant, on les prescrit à des niveaux alarmants. Pourquoi ?

On a vu dans L’effet Placebo que de nombreuses maladies ont des symptômes qui vont et viennent et d’autres encore se soignent spontanément. Les professionnels qui soignent ces maladies entendent les anecdotes que leurs patients leurs racontent lorsque leur état s’est amélioré. Le biais de confirmation joue à plein et la dissonance cognitive les empêche d’accepter les données réelles.

Pour ces praticiens, ces anecdotes deviennent des données.

Comme le Dr Mark Crislip aime à le dire, les mots plus dangereux en médecine sont « d’après mon expérience… ».

Le marketing de l’anecdote

On est submergé d’anecdotes de « consommateur satisfaits » à la télé, à la radio, dans les journaux et encore plus sur internet : n’importe quelle affirmation de n’importe quel produit peut être étayé par des anecdotes.

Prenons le cas hypothétique du « Produit Lambda ».

« Le produit Lambda a guéri mes douleurs articulaire » prétend un acheteur ravi. « Je ne me suis jamais senti aussi bien » déclare un autre.

Que le Produit lambda soit effectivement efficace ou pas est complètement hors de propos : si suffisamment de gens sont traités avec, quelques uns se sentiront mieux, par pur accident statistique. D’autres pourront simplement déclarer aller mieux du fait du bénéfice collatéral du fait de passer à la télé. Le truc est que si vous voulez vendre le Produit Lambda, tout ce que vous avez à faire est d’interviewer ceux pour qui « ça a marché » et de mettre leurs anecdotes dans les pubs.

Beaucoup de gens sont convaincus par les anecdotes des publicités et de telles « données » peuvent être pires qu’inutiles. Les gens qui achètent le Produit Lambda le feront peut être en lieu et place d’un traitement réellement efficace. En rendant publics de tels témoignages, les types du marketing exploitent illusion de validité et pouvoir de l’anecdote.

Parfois, l’anecdote vient sous la forme d’une figure d’autorité, c’est ce que l’on appelle aussi l’argument (fallacieux) d’appel à l’autorité. Cette dernière peut être une célébrité payée pour promouvoir le Produit Lambda. Pourquoi cette déclaration est d’une quelconque valeur reste un mystère.

Parfois encore, l’autorité est un médecin en blouse blanche avec un stéthoscope, ce dernier peut d’ailleurs être parfaitement sincère lorsqu’il se base « sur son expérience ».

Conclusion

Les gens sont humains et les docteurs sont des gens. Nous nous faisons tous plus ou moins convaincre par des anecdotes car nous sommes des animaux sociaux. Les histoires de nos « compagnons de tribus » nous touchent et nos émotions vont souvent court-circuiter notre raison.

Les médecins qui prennent ceci en compte peuvent éviter certains des pièges qui apparaissent lorsqu’ils transmettent des données scientifiques à leurs patients. Beaucoup n’entendront pas les données mais ils seront nombreux à prendre en compte des faits quand ils sont bien racontés.

John Byrne

Traduit de : https://sites.google.com/site/skepticalmedicine//the-plural-of-anecdote-is-not-data

« Grooming, Gossip, and the Evolution of … – Harvard University Press. » 2010.
<http://www.hup.harvard.edu/catalog.php?isbn=9780674363366>

« Robin Dunbar: We can only ever have 150 friends at … – The Guardian. » 2010.
<http://www.guardian.co.uk/technology/2010/mar/14/my-bright-idea-robin-dunbar>

« Statins for Heart Disease Prevention (With Known Heart … – The NNT. » 2011.
<http://www.thennt.com/statins-for-heart-disease-prevention-with-known-heart-disease/>

Silva, Matthew A et al. « Statin-related adverse events: a meta-analysis. » Clinical therapeutics 28.1 (2006): 26.

<http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/16490577>

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Cette entrée a été publiée le 20 mai 2015 par dans Intermédiaire, et est taguée , .
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