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"Faut pas croire tout ce qu'on voit sur le web" – Einstein

Pourquoi les gens ont-ils si souvent tort ?

On aurait pu espérer que l’arrivée d’internet ait un effet positif sur l’accès du public à l’information, et ça a peut-être en effet été le cas. Le problème est qu’il a aussi facilité l’accès à la désinformation !

On peut aussi se demander jusqu’à quel point les gens s’adonnent à la recherche d’information (comparativement au temps passé à regarder des vidéos de chats) ?

Il arrive fréquemment à tout le monde de discuter avec quelqu’un et d’arriver à un point de désaccord sur un fait précis ; avant internet, la discussion se serait arrêtée là et sans pouvoir résoudre le point de friction, chaque partie aurait peut-être convenu de faire des recherches de son coté… et n’en aurait généralement rien fait. Maintenant, on peut brandir son smartphone et en moins d’une ou deux minutes, trouver des références sur le fait en question.

Mais en dépit de ça, un fossé préoccupant demeure entre la réalité et la perception que le public en a. On a déjà parlé ici de ces consensus scientifiques qui n’en sont pas pour le public. La plus grande différence concernait les OGM : quand 88% des scientifiques les considèrent comme sans danger pour la santé, seuls 37% des américains pensent de même.

Et ce fossé n’est pas limité aux faits scientifiques mais couvre l’ensemble du champ des questions que le public peut être amené à se poser. Par exemple, 68% des américains croient que les taux de criminalités empirent dans leur pays (et 48% dans leur ville) alors qu’ils baissent constamment depuis deux décennies.

L’institut de recherches sociologiques Ipsos Mori a mené une enquête sur les opinions publiques dans quatorze pays. Les États-Unis ont fini 13ème en terme d’exactitude (c’est à dire de corrélation entre les réponses données et la réalité), la Suède est arrivée première et l’Italie dernière – la France a fait 9ème. Pour des raisons de lisibilité, seules les données françaises seront revues ici.

Lorsque l’on a posé la question du pourcentage de la population pratiquant l’islam, la réponse était en moyenne de 31% alors que la réalité est en dessous de 10, pour les chrétiens c’était l’inverse : les gens donnaient en moyenne 49% (63% en réalité).

Les français semblent également persuadés que 29% d’entre eux sont au chômage (au lieu de 9%), ce qui est vraiment incroyable quand on pense au nombre de fois où on en entend parler dans les médias, d’autant qu’il s’agit d’une moyenne, ce qui signifie que certains ont donné des chiffres encore supérieurs !

Et pour les filles ayant un enfant entre 15 et 19 ans, elles seraient 12% de cette classe d’âge (elles atteignent en fait à peine plus de 0.5%).

Ce ne sont pas de petites différences, et on se rend également compte que quasiment chaque « groupe de revendications » (par exemple les taggeurs, hackeurs, pratiquants de telle ou telle religion, éleveurs de chiens, etc etc), le principal obstacle qu’ils rencontrent est l’image erronée que les gens ont d’eux.

La question intéressante est « pourquoi les gens sont-ils si mal informés ? » Et pour y répondre, on soulève généralement plusieurs facteurs.

Il y a un point commun dans la façon dont beaucoup de questions sont mal appréhendées et c’est peut-être un indice. En effet, l’opinion publique semble considérer les problèmes comme pires qu’ils ne sont : les menaces sont plus grandes, les minorités sont exagérées et les majorités sont en danger.

Même si cela peut partiellement refléter des facteurs psychologiques sous-jacents, il ne faut pas sous-estimer le rôle que jouent deux groupes : les politiciens et les médias.

Les politiciens vont souvent utiliser la technique du cherry picking (qui consiste à ne garder que les études allant dans leur sens quand la majorité le contredit) et savent aussi très bien distordre les statistiques. De plus, exagérer peurs et menaces est souvent un bon moyen de servir une politique donnée.

Les médias eux échouent dans leur mission dans deux domaines. Le premier est celui de l’information, avec le sensationnalisme (en mettant à la une des faits divers souvent peu pertinents pour illustrer une situation) qui crée un « effet de loupe » qui déforme la réalité. Quant au second, ils échouent « par omission » en se montrant généralement incapables de remettre des histoires dans un contexte précis et en fournissant des statistiques qui permettent d’éclairer ce contexte.

Le système éducatif est lui aussi souvent mentionné, car il comporte -au moins pour le moment – assez peu d’éléments permettant de former les élèves à une bonne compréhension des statistiques et une évaluation correcte des travaux scientifiques.

Il y a cependant aussi un certain nombre de facteurs psychologiques qui vont contribuer à cette construction de fausses croyances. Le premier (et non des moindres) et le biais de confirmation qui nous pousse à noter, accepter et retenir uniquement ce qui va dans le sens de nos préjugés.

Le simple fait que nous en ayons est d’ailleurs un facteur en soi : nous avons une tendance à nous « verrouiller » dessus et à ensuite se servir de faits pour les conforter au lieu de faire l’inverse (c’est à dire accepter les faits, reconnaître que nous avons eu tort et changer d’avis). Ce n’est donc pas vraiment une surprise que les faits ayant des implications politiques soient si distordus dans l’étude d’Ipsos Mori !

Conclusion :

Clairement, nous n’allons pas dans la bonne direction. Nous vivons dans une démocratie où le peuple (par définition) tient entre ses mains un pouvoir énorme mais n’est dans le même temps pas bien informé sur la réalité, même en ce qui concerne des faits statistiques basiques.

Il est difficile (voire impossible) de changer la psychologie humaine, mais la connaissance du fonctionnement de cette psychologie peut aider à la transcender grâce à la logique et à la pensée critique. En tant que société, il semble logique d’ambitionner de régler au moins quelques travers basiques.

Le système éducatif a besoin de mettre plus l’accent sur le regard critique, ce qui inclut des principes de base du scepticisme et des modes de fonctionnement de la science.

Les politiciens devraient être plus transparents et dignes de confiance et ne devraient pas être récompensés quand ils disent au public ce qu’il a envie d’entendre (et oui il s’agit d’un vœu pieux NDT…).

Les médias sont moralement tenus à des standards plus hauts que ceux qu’ils portent actuellement avec les lois du marché qui ont flouté la ligne séparant information et divertissement. Le succès des médias plus indépendants comme Mediapart ou Le Canard Enchaîné pourraient servir d’inspiration en ce sens.

Et chacun se doit de porter une attention constante à internet, notamment au travers des médias sociaux. Ce sont des outils incroyablement puissants de distribution d’information qui sont minés par la publicité et les tentatives de désinformations idéologiques.

Les informations de bonne qualité semblent être ensevelies sous une avalanche d’absurdités et de propagandes. Les universités, les experts et les institutions publiques ont le devoir de s’investir plus et mieux dans la diffusion d’informations vérifiables et vérifiées pour contrer cette tendance.

Et il y a certainement beaucoup d’autres choses encore – il faut des solutions créatives.

La désinformation du public est quelque-chose qui coûte à la société, essayer de régler cela vaut la peine qu’on prenne du temps.

Publié by Steven Novella

Traduit (et très largement adapté) de :

http://theness.com/neurologicablog/index.php/why-is-the-public-so-wrong/

http://theness.com/neurologicablog/index.php/why-is-the-public-so-wrong/

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6 commentaires sur “Pourquoi les gens ont-ils si souvent tort ?

  1. Dr. Goulu
    24 mai 2015

    Une conférence au TED de Hans Rosling traite de ce problème : http://www.ted.com/talks/hans_and_ola_rosling_how_not_to_be_ignorant_about_the_world

    Elle commence par une superbe séquence où il compare les résultats de sondages auprès du public à ceux obtenus par les chimpanzés (= au hasard) , qui révèle nos biais cognitifs dans toute leur dangereuse splendeur.

    J’ai été moins convaincu par les recettes proposées par son fils pour les éviter.

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  2. sylverstone63
    24 mai 2015

    en effet, internet y est pour beaucoup, j’entends tout les jours des personnes dire :  » je sais que j’ai raison car je l’ai vu (ou lût) sur Internet  » !!! Et ce genre de propos m’attriste énormément.Et effectivement, les discussions devienne de plus en plus dur voire tendue, même impossible alors que la parole est ce qui serre à nous comprendre !! Sylver

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  3. johnpcmanson
    31 mai 2015

    Les gens semblent n’avoir jamais appris (ou presque), pour la plupart, à raisonner en adoptant une attitude critique. Leur mode de pensée est émotionnel, intuitif, subjectif. Tout croire est tellement plus simple…

    Félicitations pour votre blog. Et en passant, clin d’oeil au Dr Goulu. 😉

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    • Maeelk
      31 mai 2015

      Merci !
      Et en effet il est plus simple de croire que de se remettre en question, saleté de cerveau humain. ^^

      Ps : je découvre votre blog aussi du coup, bravo pour le travail !

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      • johnpcmanson
        23 octobre 2015

        « Par exemple, 68% des américains croient que les taux de criminalités empirent dans leur pays (et 48% dans leur ville) alors qu’ils baissent constamment depuis deux décennies. » : parce qu’ils regardent trop les séries TV policières et cela augmente leur sentiment d’insécurité.

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Cette entrée a été publiée le 21 mai 2015 par dans Intermédiaire, et est taguée , .
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