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Le nombre d’or, ce mythe du design – John Brownlee

Dans le monde de l’art, de l’architecture et du design, le nombre d’or a une réputation extraordinaire. Des grands comme Le Corbusier et Salvador Dali l’ont utilisé dans leurs travaux, le Parthénon, les pyramides de Gizeh, les peintures de Michel-Ange, la Joconde et même le logo d’Apple sont tous sensés le contenir.

Cet article est une traduction de : The Golden Ratio, design’s biggest myth

C’est de la foutaise. Le pouvoir esthétique intrinsèque du nombre d’or est une légende urbaine, un mythe, une licorne du design. De nombreux designers ne s’en servent pas, et lorsque c’est le cas, ils minorent énormément son importance. Il n’y a pas non plus réellement de science pour le soutenir. Ceux qui pensent qu’il s’agit là des maths cachés derrière la beauté se font avoir par une arnaque vieille de 150 ans.

Qu’est ce que le nombre d’or ?

Décrit pour la première fois dans les Élements d’Euclide il y a 2300 ans, sa définition classique est : deux objets font apparaître le nombre d’or si le rapport entre eux est le même que le rapport obtenu entre leur somme et le plus grand d’entre eux. La valeur qu’on lui attribue est généralement écrite sous la forme 1,618.

Son application la plus fameuse est le prétendu rectangle d’or, qui peut être divisé en un carré parfait et un plus petit rectangle ayant le même rapport longueur/largeur que le grand rectangle dont il est issu. Vous pouvez appliquer cette théorie à un très grand nombre d’objets en les découpant de cette façon.

En français courant : si vous avez deux objets (ou un seul objet pouvant être divisé en deux, comme c’est le cas du rectangle d’or) et que, après avoir fait les opérations mentionnées plus haut, vous obtenez le nombre 1,618, on déclare généralement que ces objets vérifient le nombre d’or.

Sauf qu’il y a un problème : lorsqu’on fait le calcul, le résultat n’est pas 1,618 mais 1,6180339887… et les décimales continuent encore et encore.

« Pour parler franchement, il est impossible à quoi que ce soit dans le vrai monde de respecter le nombre d’or, car c’est un nombre irrationnel » déclare KeithDevlin, un professeur de mathématiques de l’université de Stanford. Vous pouvez vous en approcher avec des rapports plus standards. L’écran 3:2 de l’iPad ou le 16:9 de votre télé HD « s’en approchent » indique Devlin. Mais le nombre d’or est comme Pi : tout comme il est impossible de trouver un cercle parfait dans le monde réel, le nombre d’or ne peut être strictement démontré dans aucun objet du monde physique. Le résultat sera toujours un peu « à coté ».

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Le nombre d’or comme un effet Mozart

C’est pédant, c’est vrai. Est-ce que 1,618 n’est pas suffisamment proche ? Ouin cela le serait sûrement si il y avait quoi que ce soit pour supporter scientifiquement la notion que le nombre d’or porte en lui pourquoi nous trouvons le Parthénon ou la Joconde esthétiquement agréables.

Mais il n’y a rien. Devlin rappelle que l’idée que le nombre d’or a quelque-chose à voir avec esthétique vient originellement de deux personnes, dont l’une a été mal interprétée tandis que l’autre bidonnait tout simplement ses « découvertes ».

Le premier était Luca Pacioli, un frère franciscain qui a écrit un livre intitulé De Divine Proportion en 1509 et dont le titre venait du nombre d’or. Étrangement, dans son livre, Pacioli n’argumente pas en faveur d’une théorie du beau basée sur le nombre d’or comme si il devait être appliqué à l’art, l’architecture et au design : au lieu de cela, il embrassait le système vitruvien des proportions rationnelles, d’après l’architecte romain du 1er siècle, Vitruvius.

Les conceptions sur le nombre d’or ont été malheureusement attribué à Pacioli en 1799, selon Mario Livio, l’homme qui a – littéralement – écrit le premier livre sur le sujet. Mais Pacioli était un ami proche de Léonard de Vinci, dont le travail a connu un formidable regain de popularité au XIXème siècle. Et puisque Léonard avait illustré De Divine Proportion, on a rapidement commencé à dire que le grand génie lui-même avait utilisé le nombre d’or comme mathématique secrète se cachant ses superbes peintures.

L’une des personnes persuadée de ceci fut Adolf Zeising. « C’est vraiment la personne qui est à désigner coupable pour la réputation usurpée du nombre d’or » s’amuse Devlin. Zeising était un psychologue allemand qui prétendait que le nombre d’or était une loi universelle qui décrivait « la beauté et la complétude à la fois dans les royaumes de l’art et de la nature… qui sous-tend, en tant qu’idéal spirituel primordial, toutes les structures, formes et proportions, qu’elles soient cosmiques ou individuelles, organiques ou inorganiques, acoustiques ou optiques ».

C’était quelque de grandiloquent. Le seul problème avec Zeising était qu’il voyait des choses là où il n’y avait rien. Par exemple, il affirmait que le nombre d’or pouvait être discerné dans le corps humain en mesurant la longueur de son nombril à ses orteils puis en rapportant le tout à sa hauteur totale. Ce sont juste des parties du corps choisies arbitrairement et entassés dans une formule qui ne l’est pas moins ; pour Devlin « lorsqu’on mesure quelque-chose d’aussi complexe que le corps humain, il est facile d’en sortir des exemples de ratio qui sont très proches de 1,6 ».

Mais cela n’a pas d’importance que cela ait été sorti d’un chapeau ou non. Les théories de Zeising sont devenues extrêmement populaires « l’équivalent de l’effet Mozart pour le XIXème siècle » selon Devlin, se référant à la croyance qui voudrait qu’écouter de la musique classique améliore l’intelligence. Et elle n’a jamais vraiment disparu. Au cours du Xxème siècle, le célèbre architecte franco-suisse Le Corbusier a basé son système Modulor de proportion anthropométriques sur le nombre d’or et Dali a peint son chef-d’œuvre Le dernier souper sur un canevas respectant les proportions du rectangle d’or

Dans le même temps, les historiens de l’art ont commencé à fouiller les grandes œuvres antiques, cherchant rétrospectivement à extraire le nombre d’or de Stonehenge, Rembrandt, la cathédrale de Chartres et Seurat. Le lien entre nombre d’or et beauté est depuis lors un gros mensonge du monde des arts.

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Vous ne préférez pas vraiment le nombre d’or.

Dans le vrai monde, les gens ne préfèrent pas nécessairement le nombre d’or. Devlin m’a raconté que, dans le cadre d’une étude non encore publiée, il a travaillé avec le département de psychologie de son université pour demander à des centaines d’étudiants sur plusieurs années quels étaient leurs rectangles favoris.

Il a montré aux étudiants des collections de rectangles, puis il leur a demandé de choisir celui qu’ils préféraient. Si il y avait quelque-chose derrière cette histoire de beauté inhérente au nombre d’or, les étudiants devraient choisir les rectangles dont les proportions s’en rapprochaient le plus. Mais ce n’est pas le cas. Il semble qu’ils choisissent au hasard. Et si vous leur demandez de réitérer l’expérience, ils choisissent des rectangles différents. « C’est un moyen très utile pour montrer aux nouveaux étudiants en psychologie la complexité des perceptions humaines » indique Devlin. Et il ne montre pas que le nombre d’or soit plus agréable à l’œil pour les gens.

Les expériences de Devlin ne sont pas les seules à montrer que les gens n’ont pas d’intérêt particulier pour le nombre d’or. Une étude de l’École de Commerce Haas de Berkeley a montré que, en moyenne, les consommateurs préfèrent les rectangles dont le rapport largeur/longueur est entre 1,414 et 1,732. Cet éventail contient le nombre d’or mais il n’est pas clairement le favori.

De nombreux designers d’aujourd’hui ne lui trouvent pas d’intérêt

Les designers à qui nous avons parlé du nombre d’or ne le trouvent pas très utile de toutes façons.

Richard Meier, l’architecte légendaire derrière le Getty Center et le Musée d’Art Contemporain de Barcelone, admet que lorsqu’il a débuté sa carrière, il avait fait un triangle d’architecte qui respectait le nombre d’or mais que pas une seule fois il n’avait dessiné un bâtiment en le gardant à l’esprit. « Il y a tellement d’autres nombres et formules qui sont plus importants lorsqu’on dessine une structure » m’a t il précisé au téléphone, en se référant aux formules qui peuvent déterminer la taille maximale que certains espaces peuvent atteindre, ou à celles qui permettent de calculer les charges supportables.

Alisa Andrasek, la designer derrière Biothing, un dépôt en ligne de design informatique approuve. « Dans mon propre travail, je ne me rappelle pas avoir utilisé le nombre d’or » écrit-elle dans un e-mail. « Je peux imaginer l’intégrer dans différents système comme une ’’épice’’ additionnelle mais je ne peux pas vraiment l‘imaginer étant à la base du design total comme ça a été fait dans l’histoire… c’est bien trop simpliste ».

Giorgina Lupi d’Accurat, la firme italienne de design et d’innovation, déclare que, au mieux, le nombre d’or est utile aux designers comme toute autre règle de composition, comme la règle des tiers : quelque-chose pouvant utile, mais qu’un bon designer se sentira libre d’ignorer. « Je ne sais pas vraiment, en pratique, combien de designers utilisent vraiment le nombre d’or, personnellement je n’ai jamais travaillé avec ni utilisé dans un de mes projets ».

De tous les designers que nous avons interrogé, le designer industriel Yves Béhar de Fuseproject est peut-être le plus conciliant à l’égard du nombre d’or. « Je le recherche parfois lorsque j’observe les proportions des produits et graphismes que nous créons, mais c’est plus informatif que dogmatique ». Et même alors, il ne prévoit jamais de créer quelque-chose avec le nombre d’or à l’esprit. « C’est important en tant qu’outil, pas en tant que règle ».

Même les designers qui sont aussi mathématiciens sont sceptiques à porpos de son utilisation en terme de design. Edmund Harris est professeur adjoint au département de mathématiques de l’université de l’Arkansas, il utilise les mathématiques pour générer de nouvelles formes d’art. Mais même lui déclare que le nombre d’or n’est, au mieux, que l’un des nombreux outils à la disposition d’un designer inspiré par les mathématiques. « C’est un bête nombre obtenu de bien des façons, et donc il apparaît dans une large variété de situations… [mais] ce n’est certainement pas la formule universelle derrière la beauté esthétique ».

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Pourquoi le mythe persiste-t-il ?

Si les mérites esthétiques du nombre d’or sont si fragiles (pour dire le moins NDT), alors pourquoi le mythe persiste-t-il ?

Pour Devlin c’est simple : « Nous sommes des créatures génétiquement programmés pour repérer des motifs et y chercher du sens ». Ce n’est pas dans notre ADN d’être à l’aise avec des choses aussi arbitraires que l’esthétique, alors nous essayons de les soutenir à l’aide de notre – souvent léger – bagage mathématique. Mais la plupart des gens ne comprennent pas vraiment les maths, ni comment une simple formule comme celle du nombre d’or s’applique à des systèmes complexes, donc nous ne pouvons pas nous auto-corriger.

« Les gens pensent voir le nombre d’or autour d’eux, dans le monde de la nature et dans les objets qu’ils aiment, mais ils ne peuvent pas vraiment lui donner corps. Ils sont victimes de leur désir naturel de trouver un sens aux motifs de l’univers, sans les aptitudes mathématiques pour dire que ces motifs sont des illusions » selon Devlin.

Si vous voyez le nombre d’or dans votre design favori, vous vous faites probablement des idées.

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6 commentaires sur “Le nombre d’or, ce mythe du design – John Brownlee

  1. johnpcmanson
    11 mai 2016

    Avant même de terminer la lecture de ce présent article, lecture que je poursuivrai juste après, je dois d’abord signaler une erreur.

    J’attire l’attention sur cette phrase extraite du texte : « Son application la plus fameuse est le soit-disant rectangle d’or ». Selon les règles de l’académie française, http://www.academie-francaise.fr/soi-disant-pour-pretendu on écrit plutôt le « prétendu rectangle d’or », car ce n’est pas le rectangle qui prétend lui-même être en or, mais les mathématiciens. On écrit « soi-disant » (sans T, je précise) dans le cas où le sujet prétend lui-même un qualificatif qui s’applique à lui. Par exemple, pour un accusé qui plaide lui-même son innocence, on dit qu’il est soi-disant innocent, et que la cour d’Assises considère qu’il est prétendu coupable à cause des preuves.

    😉

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  2. Marco Bernardi
    18 mai 2016

    Moi aussi je voudrais dormir: Giorgina Lupi avec un P

    J'aime

    • Maeelk
      21 mai 2016

      Voilà, puisse votre sommeil être aussi réparateur que possible. =)

      J'aime

  3. Miastor
    22 septembre 2016

    Coquilles que j’ai notées :

    Dans la section « Le nombre d’or comme un effet Mozart »
    « Ouin cela » pour « Oui, cela »

    Dans la section « De nombreux designers d’aujourd’hui ne lui trouvent pas d’intérêt »
    Au 4e paragraphe : « quelque-chose pouvant utile » pour « quelque-chose pouvant être utile »

    Au plaisir,
    Miastor

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Cette entrée a été publiée le 10 mai 2016 par dans Débutant, et est taguée , , , .
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