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"Faut pas croire tout ce qu'on voit sur le web" – Einstein

Comment changer les esprits quand l’émotion supplante la raison ?

L’ingénierie génétique des aliments est un sujet controversé qui fait surgir de nombreuses émotions. Comment devrions-nous en parler ? Quoi que nous disions, cela peut-il faire une différence ?

Je pense qu’une perspective utile pourrait venir d’une façon de poser la question légèrement différemment : est ce que la façon dont nous nous comportons lors de nos interactions sociales avec les autres peut faire une différence dans la façon dont les gens considèrent des sujets controversés ?

Laissez-moi expliquer. Lorsque j’ai rencontré pour la première fois de vraies oppositions aux OGM – sur un groupe Facebook pour mamans – j’ai posté quelques liens vers des sources scientifiques pour aider les gens à répondre aux questions qu’ils se posaient. Le tout d’une manière très amicale.

Mais le topic est parti en sucette et la personne qui avait posté en premier m’a traité de harceleur pour avoir posté 5 liens durant la conversation. J’étais abasourdi. J’ai fait remarquer que je n’essayais pas d’imposer mon opinion à qui que ce soit mais que je voulais recentrer la conversation sur la science parce que le sujet était important. Certains participants n’ont pas très bien pris la chose.

Et voilà ce qu’il y a de plus décourageant : en dépit du temps et des efforts (et du sacrifice de ma paix intérieure) je ne crois pas avoir eu succès pour changer ne serait-ce qu’un seul avis.

J’ai participé à plusieurs de ces débats, j’étais dégoûté : je voulais juste rendre le monde meilleur mais le seul résultat que j’obtenais est que les gens me détestaient. J’ai pensé à quitter le groupe de discussion, je voulais pouvoir dormir la nuit.

En fait, les gens sur le forum ont commencé à éviter de débattre ensemble et pendant ce temps je compilais des documents sur la science des vaccins et de l’ingénierie génétique pour garder mon équilibre mental.

De nombreux problèmes environnementaux comme la science derrière les OGM et les vaccins sont complexes. Les bénéfices ne sont pas facilement observables, et c’est pourquoi la peur peut facilement prendre le dessus, un point bien remarqué par le New Scientist lorsqu’il parle du dénialisme vaccinal.

La première chose à noter est que le dénialisme trouve son terrain le plus fertile dans les domaines où la science doit être crue sur parole. Il n’y a pas de déni des antibiotiques, qui marchent visiblement.

Mais il y a du déni des vaccins, dont on nous dit vaguement qu’ils préviennent les maladies, qu’en plus nous n’avons jamais vues, ironiquement du fait de l’efficacité des vaccins.

A la fac, mes amis étudiants écologues et moi discutions souvent de pourquoi les gens font d mauvais choix en terme d’environnement. Un ami pensait que la majorité des gens sont simplement trop stupides, égocentriques et feignants pour faire mieux.

Je me rappelle avoir senti les poils de ma nuque se hérissait en entendant ça. J’ai défendu passionnément l’humanité avec quelque-chose qui devait ressembler à ça :

Le monde est complexe, les problèmes sont complexes et les informations sont déroutantes. Mais la plupart d’entre nous ne va même pas aussi loin. Il n’est pas particulièrement facile d’exister. Pour beaucoup, il peut sembler insurmontable de simplement se lever le matin, gérer sa famille et ses proches, ses maux et ses douleurs, ses performances à l’école ou au travail, un mauvais patron et des collègues de travail insupportables, le tout avec un compte en banque frisant le zéro et le reste à l’avenant.

Pour beaucoup d’entre nous, la vie quotidienne peut être un vrai enfer, cela nous fait nous sentir petit et faible.

Le sentiment de faiblesses nourrit le cynisme et je crois que c’est là le cœur de pourquoi tant de gens semblent avoir perdu leur foi dans les autorités de santé, la politique et la Science ; croyant qu’elles sont profondément corrompu ce qui les mène vers les anti-vax, les anti-OGM et les autres conspirations anti-science.

Le New York Times s’est intéressé à cet apparent raz-de-marée de fascination pour la pensée conspirationniste.

Les théories conspirationnistes semblent aussi être plus fascinantes pour ceux ayant une plus faible estime d’eux-même, spécialement en ce qui concerne leur rôle dans l’organisation du monde au sens large. Elles semblent être un moyen de réaction à l’incertitude et à la l’impuissance.

« Si vous connaissez la vérité et que les autres non, c’est une façon de réaffirmer votre contrôle sur le monde » dit Swami. Il peut être réconfortant de faire vos propres recherches, même si cette dernière est biaisée.

Un bon exemple de cette psychologie est résumée dans cette analyse visuelle que j’ai faite à propos de la Food Babe, dont la marque de fabrique est de promouvoir des théories du complot concernant la nourriture.

Vani Hari se sert de la peur et des incertitudes que beaucoup de personnes ressentent à propos du monde en général, et a construit son audience en offrant des solutions simples qui parlent à des gens submergés par leur impuissance et leur anxiété.

Cela inclut le fait de suggérer que les OGM font partie d’une conspiration industrialo-gouvernementale appuyée par des scientifiques corrompus. Elle se présente elle-même comme quelqu’un qui révèle la vérité.

Face à des incertitudes stressantes, il est compréhensible que certains adoptent les points de vues propagés par des tenants omniscients de théories conspirationnistes. Trouver une « vérité » et s’y tenir peut être intellectuellement stabilisant. On pourrait même aller jusqu’à supposer que qu’il y a de réels effets thérapeutiques dans le fait de « réaffirmer notre sentiment de domination sur le monde ».

Il y a des encore plus de mauvaises nouvelles : non seulement il peut y avoir des raisons psychologiquement valides pour nier la sécurité de la science des biotechnologies agricoles mais faire changer les gens d’avis avec des arguments rationnels est souvent quasi-impossible. Il faut d’abord prendre en compte ce que l’on appelle le biais de confirmation ou le raisonnement motivé, qui peut en fait amener un retour de manivelle lorsqu’on donne à quelqu’un des informations scientifiques, cela pourrait en fait consolider le point de vue de notre interlocuteur.

Alors que je me débattais avec comment discuter de sujets comme les OGM ou les vaccins, je suis tombé sur ce conseil simple écrit par un chercheur australien, qui est aussi communicant scientifique, sur les stratégies pour aborder les sujets chauds.

Il semble qu’à chaque fois qu’un anti-vaccin a le courage de commenter sur un fil, un blog ou une vidéo scientifique, l’Internet soir prompt à s’emballer. Il y a des injures, des moqueries et parfois même des menaces de mort. […]

Nous sommes scientifiques après tout et les scientifiques font confiance aux données. Les données disent que pour enseigner efficacement à ses gens nous devrions sonder leur compréhensions d’un sujet. Demandez-leur pourquoi ils pensent que les vaccins causent l’autisme, d’expliquer les mécanismes biochimiques qui rendent les conservateurs toxiques ou de décrire comment on met en place un bon essai clinique contrôlé. Et lorsqu’ils se mettront à ramer, montrez-leur la bonne direction.

Cette façon d’aborder le problème est vraiment une version moderne de la Méthode Socratique. Peut-être m’étais-je tapé la tête contre les murs alors qu’une meilleure réponse avait été énoncée par un ancien grec il y a quelques milliers d’années ?

J’ai décidé de la mettre à l’épreuve et les quelques discussions dans lesquelles j’étais impliqué ensuite était très différentes. Il n’y a pas eu de débat enflammé, les personnes avec qui je discutais ont rapidement révélé un manque de connaissance qui contrastait énormément avec les certitudes de leurs commentaires précédents.

Peut-être qu’ils n’avaient tout simplement pas envie de continuer, peut-être que nous avons tout simplement évité une dispute. Mais l’effet sur moi a été énorme : j’étais calme, poli, curieux et amical. J’étais réellement et sincèrement intéressé par la façon dont ils avaient façonné leurs opinions et ne descendre personne à l’aide de contre-arguments était formidable.

L’atmosphère est restée sereine comme les affirmations incroyables et les peurs diminuaient, s’évanouissant même parfois. Avec de la chance, cela a montré aux autres lecteurs qui partageaient des points de vues extrémistes sur quels terrains instables ils se fondaient.

Donc, est ce que c’est aussi bien que cela le semble ? Simplement éviter la confrontation, sans garantie que cette pensée conspirationniste s’éteigne et qu’ils adoptent un point de vue plus basé sur la science ? De nombreux supporters des vaccins, après avoir passé des années à mener une guerre de tranchées dans la communication scientifique, disent que cela pourrait bien être le mieux que l’on puisse espérer lorsque les idées des gens sont si profondément ancrées.

Ceci signifie malheureusement qu’il est hautement improbable, sinon impossible, de faire changer d’avis un croyant anti-vaccin, puisque, pour ce faire, il vous faudrait changer complètement le poids qu’ils accordent aux preuves, d’une façon similaire à ce que serait d’essayer de convaincre une personne religieuse de devenir athée en se basant sur des bases rationnelles.

Et c’est quelque-chose que vous et moi pourrions bien être incapable de faire dans la grande majorité des cas.

J’essaye d’adopter la sagesse qui vient avec l’âge et qui permet d’accepter les choses que l’on ne peut pas changer. Il y aura toujours des gens résistants au changement. Mais je n’abandonnerais pas, tout comme je refuse de croire que nous devrions tous ensemble abandonner les arguments rationnels.

Les esprits peuvent être changés, la façon dont nous participons à un débat fait une vraie différence. Le philosophe Daniel Denett a fourni des conseils sur comment critiquer avec bienveillance :

  1. Tentez d’exprimer la position de votre interlocuteur d’une façon si claire, simple et juste que votre interlocuteur puisse vous dire « Merci, j’aurais souhaité pouvoir exprimer aussi bien les choses ».

  2. Listez les points sur lesquels vous vous entendez (notamment si ce ne sont pas des points de vues généralement partagés et/ou grand public)

  3. Mentionnez tout ce que vous avez appris de votre interlocuteur

  4. Seulement alors, autorisez-vous à dire quelques mots de critique ou de désaccord.

Comprendre le point de vue opposé fait vraiment une différence. J’ai trouvé une interview de la poète et essayiste Eula Biss faisant ses propres recherches sur les vaccins inhabituellement utile de ce point de vue. Biss nous rappelle que les choses sont rarement aussi simples et ses mots s’appliquent également très bien au débat sur les OGM :

C’est l’une des choses les plus intéressantes et surprenante que j’ai découvert : les gens avaient des raisons très variées de ne pas se vacciner. Je pense que si nous devions regrouper toutes ces raisons ensemble – ce dont je viens de dire que nous ne pouvons ni ne devrions le faire – je crois qu’il y a un genre de peur de l’inconnu derrière tout ça.

La vaccination est en quelque sorte emblématique de quelque-chose que les gens ressentent comme quelque-chose qu’ils ne comprennent pas complètement, ou dont ils ont peur que la Science ne la comprenne pas complètement.

La peur que nous ne sachions pas exactement ce que nous faisons à notre corps lorsque nous nous vaccinons et que cela pourrait avoir des conséquences que nous ne pouvons pas prévoir.

Les vaccins, comme les OGM, sont des emblèmes de la peur qu’ont les gens de l’inconnu et de ce qu’ils ne peuvent pas contrôler. Comme l’a écrit l’expert en risques David Ropeik dans un article du magazine australien Cosmos (Comment nous percevons les risques des OGM) :

Une discussion à propos des OGM ne porte pas vraiment sur les faits, pas plus que les discussions à propos de si le changement climatique est réel ou pas ou de si les vaccins causent l’autisme. Les faits sur ces trois points sont très clairs.

Sur quoi porte-t-il alors, si ce n’est sur les faits ? La Science a aidé à montrer une partie de ce qui fait la différence dans un débat. L’influence des pairs et le contexte la discussion de l’information jouent un grand rôle. Cela dépend de ce que nos amis et notre famille (et particulièrement ceux qui remettent en cause l’autorité) pensent de problèmes viscéraux comme les vaccins ou les OGM.

L’anthropologue de la Texas State University Emily Brunson a publié un article très inspirant sur ce phénomène « L’impact des réseaux sociaux sur les décisions de vaccination des parents » :

Les parents décident de si leurs enfants sont vaccinés, mais ils prennent rarement cette décision seuls. Au lieu de ça, ils sont influencés par leurs réseaux sociaux, généralement définis comme l’ensemble des gens et des sources vers qui ils se tournent pour chercher des informations, des avis ou des conseils. C’est un point qu’il est important de noter… le pourcentage des membres du réseau recommandant de ne pas suivre les recommandations conformes était le critère le plus important dans la prédiction de la décision des parents de vacciner ou pas.

Prise seule, cette variable était plus décisive que n’importe quelle caractéristique démographique, sociale, etc des parents ou de leur réseau. Elle était même plus décisive que le pourcentage de sources « non-conformes » utilisées et même que la perception que les parents eux-même avaient des vaccins !

Alors qu’est ce qu’on fait de tout ça ? Je crois qu’il y a un rôle crucial à jouer pour les gens comme nous qui croient fermement à l’importance de la preuve scientifique. Comment cette influence est affirmée a peut-être moins à voir avec les débats sur lesquels nous nous centrons que sur l’atmosphère qu’il y a autour de la communication scientifique que nous créons dans nos propres réseaux d’amis et de proches.

Plus grand sera le groupe de gens ayant une bonne compréhension des fondements scientifiques sous-jacents aux questions controversées, meilleure sera notre notre société.

Et si nous connaissons quelqu’un qui rejette les OGM, qu’est ce qui sera le plus efficace selon vous : une personne ne faisant que juger et en appelant à la science ou quelqu’un qu’il ou elle perçoit comme un ami, tolérant et désireux de comprendre son point de vue ?

Je ne sais pas si je pourrais être cet ami compréhensif, mais je sais que j’aimerais l’être.

Dans son interview citée plus haut, Eula Biss énonce quelque-chose qui s’applique très bien à la situation où nous nous retrouvons face à des gens qui nous énervent tellement ils semblent hermétiques aux preuves et aux faits :

La question première est comment vivons-nous ensemble ? Qu’est ce que c’est qu’être un citoyen responsable ? Et je crois que ce sont de grandes questions qui sont compliquées par les bagages historiques et politiques que chacun amène dans la conversation

Traduit de : Engineering debates on GMOs : How to change minds when emotions overrule science

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2 commentaires sur “Comment changer les esprits quand l’émotion supplante la raison ?

  1. johnpcmanson
    25 octobre 2015

    La plupart de nos contemporains ont la flemme d’apprendre à être logiques eux-mêmes, et préfèrent que d’autres, ignorants paranos ou gourous idéologues, pensent à leur place…

    Aussi, plusieurs fois on m’a dit que mes textes étaient trop longs à lire. Pourtant, 1000 ou 1500 mots ça ne prend que quelques minutes de lecture. On vit dans un monde pressé qui vit d’impressions prémâchées immédiates au lieu d’informations acquises avec patience et réflexion, et où la lecture n’est pas souvent une habitude (peut-être sont-ils trop habitués à la longueur textuelle d’un SMS ou d’un twit). En un certain sens, internet aurait tué l’information et la réflexion au lieu de l’encourager. Susciter la curiosité, inspirer le désir de s’informer, ça n’est possible que si cela est réalisé assez tôt. Nous naissons tous ignorants, mais il semblerait que l’éducation tend à rendre stupide. Pourquoi les profs n’incitent-ils pas à la lecture ? L’habitude est une seconde nature. Beaucoup ont passé leur Bac et l’ont obtenu, mais quand on voit les infos partagées dans Facebook, le niveau de crédulité et de médiocrité me paraît vraiment alarmant. Comme si l’école ne proposait pas de méthode efficace pour se documenter efficacement. Rien n’est fait pour l’esprit critique. Alors, il est très difficile de convaincre des gens qui ont grandi avec des croyances irrationnelles et qui s’y sont habitués, c’est trop tard.

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    • Dave
      26 octobre 2015

      Je ne suis pas certain que l’école, avec toute sa bonne volonté, puisse tout faire. On tente évidemment déjà d’y développer l’esprit critique, et d’ailleurs sûrement plus qu’avant.
      Le biais de confirmation est lié à une croyance, parfois même une vision du monde globale (souvent schématique) qui nous fonde en tant qu’individu. En terme de fonctionnement cognitif, être pro ou anti vaccin, c’est exactement la même chose : la prise de position est liée à une représentation du monde : ça donne du sens à nos actions, ça raconte notre propre histoire et ça nous permet de nous déterminer par rapport aux autres.
      Le problème est donc que l’investissement cognitif est le même. On est dans la croyance et le « combat » dans les deux cas.

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Cette entrée a été publiée le 25 octobre 2015 par dans Intermédiaire, et est taguée , .
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